Madame Gauliatte, à la rentrée des classes, trouve que son fils a été bien mal loti cette année, ayant fait un mauvais tirage parmi les livres scolaires qui lui ont été fournis. Dans quel état
ils sont! Le livre de Français en particulier perd ses feuillets, bien des pages sont absentes et celles qui ne le sont pas sont griffonnées; les exercices à trous sont remplis (mais de bonnes ou
de mauvaises réponses?) .
Déjà l'an passé son fils s'en était plaint.
Et en novembre, en réfléchissant aux dépenses à prévoir pour Noël elle avait eu un éclair de pensée: et si, ce soir, en rentrant, elle s'arrétait chez le libraire et prenait un exemplaire du
manuel de 5è? Ce n'étaient pas cinq ou six euros qui allaient la ruiner. Elle s'étai prise à penser combien son fils aurait désormais plaisir à feuilleter, consulter un ouvrage, neuf, bien à lui.
A le conserver ensuite, comme elle qui avait gardé et rangé au grenier ceux des livres qu'elle avait aimés.
Puis son esprit avait repris son lit naturel, elle s'était reprise à pester contre la médiocrité sous le signe de laquelle la modicité semblait placer sa vie. Au mauvais sort qui ne la manquait
jamais , elle, et son fils à présent. Elle pensa encore à tous ceux qui se débattaient comme elle. Le courant du ressentiment l'avait emporté vers l'avant et sa résolution était restée échouée
sur la rive tranquille de l'oubli..
Elle ne sut jamais que, ce jour là, elle avait échappé à une autre dépense de cinq ou six euros: la Principale avait interdit au professeur de Français de faire acheter à ses elèves un livre à
l'usage de la lecture suivie. Celui-ci, qui n'avait pas trouvé de series complètes ou en bon état au CDI ferait un digest photocopié. Après tout ce n'est pas une couverture cartonnée, des cahiers
brochés, des pages blanches ( de garde!), des illustrations, une table des matières... qui font un livre!
D'ailleurs Madme Gauliatte se serait-elle arrêtée ce soi là chez le libraire qu'elle n'y aurait pas trouvé ce qu'elle cherchait. Il y a bien longtemps en effet que les librairies n'ont plus en
rayons des livres scolaires, qui sont achetés directement par les services de l'État.
Aussi les professeurs eux mêmes ont-ils plus commode de se servir dans le stock destiné aux élèves quand, en début d'année, il n'ont pas les livres des classes qui viennent de leur être
affectées.